samedi 4 mars 2017

Du sang dans les tomates

 

J'ai lu une série de livres que j'ai adorée. C'est une saga paramédiévale en quatre tomes, dévoilant peu à peu une légère teinte de science-fiction, à mesure que le récit avance.

Le Livre de Cendres, de Mary Gentle :
I – La guerrière oubliée
II – La puissance de Carthage
III – Les Machines sauvages
IV – La dispersion des ténèbres

Ce qui m'a frappé, dans ce roman, c'est l'extrême intelligence de son auteure. L'histoire, atypique, mêle réalisme historique (champs de bataille et vie militaire y sont décrits de façon riche et palpitante), un merveilleux subtil, à la frontière du réel, et l'introduction progressive d'éléments SF tellement plausibles que Michael Cricton ne les aurait pas reniés. Je pense notamment à son Prisonniers du temps, une expérience de téléportation quantique qui a mal tourné.

Bref, avec Le Livre de Cendres, je me suis laissé emporter dans un tourbillon épique saisissant, émaillé d'un humour agréable et chaleureux, comme ces échanges entre l'auteur fictif du "Livre de Cendres" (un manuscrit médiéval) et son éditrice, sorte de trompe-l'œil où un deuxième écrivain, "l'auteur originel" de l'histoire, est aussi un personnage du récit. Cela faisait longtemps qu'un roman ne m'avait pas autant passionné.

Quelle ne fut pas ma surprise de voir, sur Amazon, les notes et appréciations d'autres lecteurs descendre tome après tome !

4,5 étoiles pour le premier

3 étoiles pour le second

2,5 pour le troisième

2 étoiles pour le quatrième et dernier volet, assaisonnées d'un commentaire incendiaire.

Les notations d'Amazon, comme sur beaucoup d'autres sites, vont de 1 à 5 étoiles. Elles peuvent être aussi trompeuses qu'injustes. En quelques lignes rédigées à la hâte, souvent avec des fautes d'orthographe, n'importe quel juge autoproclamé peut démolir un travail magnifique qui a pris des années à un auteur talentueux. J'ai dit "démolir", puisqu'on se rend compte que lorsqu'une mauvaise note est placée en tête de liste sur une page d'Amazon, elle reste souvent la dernière, après avoir fait fuir les acheteurs potentiels.

Pour chaque étoile qui manque, c'est une tomate lancée sur l'artiste.

S'il y a d'abord quelques notes positives, l'ouvrage peut échapper à la peine capitale. Certains lecteurs arrivent à relativiser les mauvaises notes comme étant une affaire de goût personnel : "Bon, ce lecteur n'a pas aimé, mais les autres avant lui, si. Alors, je vais me faire une opinion par moi-même."

Mais pour un auteur peu connu, d'autres internautes, plus influençables, s'abstiennent d'acheter le livre dès qu'ils ont lu un ou deux commentaires négatifs : "Salissez ! Salissez ! Il en restera toujours quelque chose…"

Amazon devrait placer une mention, juste en dessous de son alignement d'étoiles à cocher : Si vous n'aimez pas, n'en dégoûtez pas les autres.

Dernièrement, j'ai fait l'acquisition d'une liseuse électronique. J'en ai profité pour acheter, puis télécharger mon premier livre au format numérique. Le roman démarrait sur les chapeaux de roue, très bien écrit, avec un style plaisant, vif, drôle, pittoresque. Et puis, au bout de quelques dizaines de pages, l'auteur s'est mis à faire de la propagande. Et plus l'histoire avançait, plus j'avais droit à ces flashes de "pub" d'un goût douteux. Tous les auteurs laissent transparaître leurs idées dans leurs écrits, c'est naturel, mais ça ne doit pas prendre le pas sur l'histoire elle-même. C'est Stepen King qui disait, dans son livre Écriture : « C’est le récit, pas le récitant, qui raconte. »

Sauf que je suis en train de lire un roman de King où il fait exactement l'inverse. Plus j'avance dans l'histoire, plus je la trouve noyée sous les messages sociopolitiques. Je regrette le King d'avant son accident, plus artiste, moins militant.

Pour en revenir à l'auteur du livre numérique, j'ai "refermé" l'ebook et demandé son remboursement qui m'a été accordé par Amazon, car cela faisait moins de 14 jours que je l'avais commandé.

Pour la notation, j'aurais pu faire un massacre. Je n'ai pas mis de note. Du tout. Ni ces 1 à 2 étoiles qui équivalent à une condamnation, ni un commentaire négatif pour exprimer ma déception vis-à-vis de ce livre qui m'avait déplu.

L'auteur avait visiblement investi beaucoup de travail dans son livre. Écrire est difficile. Peu de lecteurs en sont conscients, mais une seule page de roman peut demander des jours et des jours de travail. Écriture, relecture, correction, réécriture, etc., encore et encore, jusqu'à trouver les mots justes pour rendre une scène intéressante, la débarrasser de ses imperfections, la rendre cohérente avec un autre passage situé plusieurs chapitres avant. Dans le flot de lecture d'une intrigue passionnante, une phrase mal tournée, une faute oubliée, un cliché ou une métaphore maladroite, une seule petite erreur peut avoir l'effet d'un tronc d'arbre renversé en travers de la route. Crash !

"Qu'est-ce que ça veut dire ?! Ah ! Ça doit être une erreur de traduction… ou peut-être pas, on dirait un effet de style. Bah, c'est raté."

Trop tard, le lecteur, sorti de l'histoire par cet accroc dans le texte, est ramené à la réalité. Pas de chance, il lisait un roman pour s'évader !

Internet, avec ces notations et commentaires, a introduit un système de vote qui est à mi-chemin entre la "publicité comparative négative" et le pollice verso [Bas les pouces] des arènes romaines.

Publicité négative comparative, certes oui. Imaginez que dans la rue, une affiche de publicité présente un livre de cette façon :

"… de la bouillie pour les chats."

Cette traduction est incroyablement mauvaise... Et l'on peut s'en rendre compte sans même commettre l'erreur d'acheter ce livre (ce que j'ai hélas fait). Voyez le quatrième de couverture d'abord, qui réserve dès le 3ème mot une faute d'orthographe (accent), puis la première lettre de H.P.L. qui démarre par une tournure de français incorrecte : "Cette lettre m'a pris une semaine pour l'écrire [...]". Et la totalité de la traduction est à l'aune de ces exemples ! Je vous conseille de fuir ce livre, qui ressemble davantage à un produit au rabais qu'à une traduction de qualité de l'un des plus grands auteurs fantastiques du XXème siècle.
Ce commentaire est une authentique notation sur Amazon, à propos d'un livre que j'ai traduit : Lettres de 1929 – De juillet à décembre.

La version audio du livre s'est vue gratifiée de deux commentaires très élogieux appuyés de 5 étoiles. Avec la même traduction, le même texte, la version papier a hérité de deux commentaires tout aussi positifs, notés pareillement. Cependant, il y a aussi eu deux autres commentaires rédigés au lance-flammes, ponctués d'une seule étoile qui ressemble à l'impact d'un obus.

Détail étrange, sur les 6 commentaires d'Amazon portant sur les Lettres de 1929 – juillet à décembre, élogieux ou dévastateurs, un seul porte la mention "Achat vérifié". Ce qui veut dire que 5 ne l'ont pas acheté.

J'en profite pour y aller de mon plaidoyer personnel, concernant ce livre. À d'autres endroits sur le site d'Amazon, concernant des romans du même auteur, j'ai vu des lecteurs se plaindre du style littéraire d'H. P. Lovecraft, indigeste, antique, début de siècle, etc. Or il s'agit de romans édités, relus, corrigés par une équipe éditoriale. Maintenant, imaginez le style de simples lettres, envoyées par l'auteur sous le coup de l'impulsion, sans que le texte ait fait l'objet de relecture extérieure.

Après avoir fait un galop d'essai sur les fameuses lettres de l'horror master, j'ai appelé l'éditeur pour lui expliquer la situation : "J'ai une question, concernant cette traduction. Le style d'HPL est ampoulé, gothique à souhait, avec cette lourdeur académique, typique des auteurs de ce siècle. Il y a des phrases interminables, à charnières, avec une accumulation de conjonctives emboîtées les unes dans les autres. En plus, comme c'est une correspondance, le style est plutôt brut, chaotique, l'auteur jette les idées comme elles lui viennent à l'esprit, sans considération de clarté ou de cohérence, parfois avec des alignements de points de suspension irréguliers. Même en anglais, le style est non formel. Sans compter la part de délire propre à la personnalité sulfureuse de Lovecraft. Il n'avait peut-être pas toute sa tête, non plus. Alors, soit je traduis en laissant ce style assez brut, échevelé, ou bien, dans un souci de clarté et de fluidité, je nettoie le style pour en faire une écriture plus moderne, mais aussi plus facile à lire, plus compréhensible. Qu'en penses-tu ?"

Réponse de l'éditeur : "Je préfère que ça reste brut, pas trop policé, que ça reflète sa personnalité authentique." (rire)

Ainsi fut fait. Au grand dam de certains, pour la plus grande joie d'autres.

Voici d'ailleurs un échantillon de la prose coupable (aspirez une grande bouffée d'air avant de lire ce passage).
Cela paraît vraiment difficile d’imaginer la bande sans le bon vieux Mac, quelque part en arrière-fond, comme une pièce maîtresse dans sa composition générale… car il en était l’un des fondateurs ; et sa touche personnelle naïve constituait l’une des contributions les plus caractéristiques à la symphonie d’ensemble. En tout cas, il aura droit à une sorte d’immortalité, modeste et affectueuse, dans notre folklore nostalgique… tout comme dans la mémoire des milliers de gars qui ont lu ses histoires. J’arrive à peine à penser au territoire de N. Y. sans y voir sa silhouette pittoresque, aimable, dans les environs… en fait, il représente une part inextricable de cette image plus ancienne et plus flatteuse de la métropole que j’avais avant que la familiarité ne fasse naître le dégoût et l’ennui…….. l’image, la grandeur et les nombreux mystères exotiques, splendides, chargés de promesses, fantastiques, aventureux, procurés par une première vue sur les pinacles dunsaniens, les enchevêtrements labyrinthiques des rues inconnues, la vitalité bouillonnante, étrangère et démoniaque, les vues surprenantes sur les terrasses et les balustrades mystérieuses, la richesse illimitée des musées, l’étrange diversité d’impressions que confèrent les panoramas, les crépuscules scintillants qui se métamorphosent en des nuits hantées par des fantômes, quand la pâle obscurité se répand comme une nappe sur les allées et les halls qui luisent d’une phosphorescence surnaturelle, et les vastes étendues marécageuses du pays hollandais qui entoure Sheepshead Bay, couvant d’antiques mystères lorsque viennent les soirs d’automne, avec les vents qui soufflent sur les vieux canaux hollandais, balayant les laîches qui oscillent et font signe depuis les berges des rivières salines. Cette imagerie vague, lointaine, déjà refoulée dans une sorte de pays des songes par l’intervalle de plus de sept ans, serait bien moins somptueuse si elle était privée de la petite silhouette au pas lourd de Mac. Je me rappelle la première fois que je l’ai vu… au Dench, près des curieux anciens quais de Sheepshead Bay. Il aimait se rendre à cet endroit. … Et je me rappelle quand il nous a montré Hell’s Kitchen, à Sonny et moi… c’était la première fois que le gosse et moi on voyait ça. Des gouffres de cauchemar hogarthiens et des abominations olfactives… le satanisme baudelairien et la terreur cosmique… de fantastiques visages nordiques, lubriques et grimaçants, derrière des feux d’alarme qui se tordent dans la nuit, allumés pour signaler des planètes impies… la mort qui couve et baragouine dans les cryptes et suinte des fenêtres et par les fissures des murs aux briques enflées… de sinistres éleveurs de pigeons sur des toits que la crasse étouffe, qui envoient des oiseaux de l’espace vers de sombres golfes mystérieux, porter des messages aux dieux serpents informes, obscènes, de ces lieux… quarante-neuvième rue, septième avenue… quarante-septième rue… dixième avenue… des yeux noirs peinturlurés… les policiers marchant par deux… la saleté… les odeurs… les visages fantasmagoriques dans le flamboiement des feux de joie… une vitalité grouillante et morbide… la neuvième avenue surélevée… et au milieu de tout cela, le petit guide aux cheveux blancs, marchant d’un pas lourd, avec ses rêves simples, idylliques, d’un monde rural dans le Wisconsin ensoleillé, des univers remplis d’aventures pour enfant, verdoyants, attirants et purs, des mondes utopiques de valeurs immuables qui n’ont jamais existé et ne le pourront jamais. Non, la vision que j’ai eue en 1922 de cette métropole étrange, dunsanienne, immense et mystérieuse… cette métropole si différente de celle que l’on peut découvrir à New York en 1929… ne serait pas grand-chose sans le brave vieux Mac ! Et parce que c’est la métropole d’une vision, “en dehors de l’espace, en dehors du temps”, et sans relation avec le mondain, le matériel et le périssable ; elle peut tout aussi bien rester avec lui. Le long de ces rues fantastiques, sur ces fantastiques terrasses, par-delà ces fantastiques marais salés, avec les laîches qui oscillent au milieu des pignons hollandais, la petite silhouette pittoresque, aimable, peut continuer d’avancer de son pas lourd….. fantôme parmi les fantômes, peut-être tout aussi réel, finalement, d’un point de vue cosmique, que les fantômes de ces assemblages électroniques que nous appelons la matière. Peut-être tout aussi réel, et sûrement plus beau et plus exalté, comme tout ce qui peuple les rêves est plus beau et plus exalté que les choses substantielles à l’état de veille. …"
Par les Grands Anciens, mais c'est illisible !

Ouaip ! Mais que les puristes se rassurent, voici l'original anglais. Si quelqu'un a une meilleure traduction à proposer, qu'il n'hésite pas à la poster dans un commentaire.
"… It does seem hard to imagine the gang without good old Mac somewhere in the background as a high spot of its general setting—for he was one of the founders; and his naive, individual note formed one of the most characteristic contributions to the entire symphony. At any rate, he will have a kind of modest and affectionate immortality in our reminiscent folklore—as weIl as in the memory of the thousands of boys who have read his tales. I can hardly think of the N.Y. terrain without his quaint, likeable figure somewhere about—indeed, he is an inextricable part of that earlier and more favourable image of the metropolis which I acquired before familiarity bred disgust and ennui………… the exotic, glamourous, expectant, fantastic, adventurous image of strangeness, magnitude, and complex mystery springing from a first sight of Dunsanian pinnacIes, labyrinthine tangles of unknown streets, seething alien-daemoniac vitality, surprising vistas of cryptic terraces and balustrades, unlimited museum-wealth, weird diversity of landscape-impressions, glittering twilights that turned to phantom-haunted nights when the dusk pressed down like a low roof on aisles and halls of supernatural phosphorescence, and the vast, level reaches of the old Dutch marsh country around Sheepshead Bay, brooding with elder mystery in the autumn gloaming, and with the winds of old Holland's canals blowing the sedges that waved and beckoned along strange, salty inlets. That vague, far-off imagery, already pushed back into a kind of dreamland by the lapse of more than seven years, would be a lot less glamourous if deprived of Mac's little plodding figure. I recall the first time I saw him—at Dench’s, by the old, curions wharves of Sheepshead Bay. He used to like to go there. And I recall how he shewed Sonny and me Hell’s Kitchen—the first time either the Child or I ever saw it. Chasms of Hogarthian nightmare and odorous abomination—Baudelairian Satanism and cosmic terror—twisted, fantastic Nordic faces leering and grimacing beside night-lapping beacon-fires set to signal unholy planets—death brooding and gibbering in crypts and oozing out of the windows and cracks of unending bulging brick walls—sinister pigeon-breeders on filth-choked roofs sending birds of space out into black unknown gulfs with unrepeatable messages to the obscene, amorphous serpent-gods thereof—Forty-ninth St., Eleventh Ave.—Forty-seventh St.—Tenth Ave.—black eyes painted—police in pairs—filth—odours—fantastic faces in bonfire-flares—swarming and morbid vitality—Ninth Ave. elevated—and through it all the little white-haired guide plodding along with his simple, idyllic dreams of sunny Wisconsin farm-worlds, and green, beckoning, boy-adventure worlds, and wholesome, Utopian worlds of fixed values which never were and never can be. No—that strange, Dunsanian, expansive, mysterious vision-metropolis of 1922—that metropolis so unlike any that one may find around N.Y. in 1929—wouldn’t be much without honest old Mac! And because it is a vision-metropolis; “out of space, out of time”, and without linkage to the mundane, the material, and the perishable; it indeed never need be without him. Through those fantastic streets, along those fantastic terraces, and over those fantastic salt marshes with the waving sedges and sparse Dutch gables, the quaint, likeable little figure may continue to plod…. phantom among phantoms, though perhaps not less real in a cosmic sense than the phantoms of electronic patterning which we calI matter. Perhaps not less real, and surely more beautifuI and exalted, as all things of dream are more beautiful and exalted than things of substance and waking. …"
Cependant, les deux commentaires peu charitables susmentionnés, à eux seuls, ont torpillé les ventes sur Amazon. L'éditeur, un passionné de Lovecraft, comptait faire traduire et publier un second volet de ces lettres, puis un troisième, et ainsi de suite, toute la collection. Eh bien, non. Adieux, veaux, vaches, cochons torchons. Ce projet a été rejoindre l'innommable Lovecraft dans sa tombe. Mais comme il est écrit sur la stèle qui lui rend hommage :
N’est pas mort, ce qui peut reposer durant l’éternité.
Et quand surviennent des temps étranges, même la mort peut trépasser.
Ce n'est pas la traduction habituelle de la formule, mais je la trouve plus fluide et elle est fidèle à l'anglais. Traduire n'est pas une science, c'est un art.

Suis-je amer ? Non.

Ai-je des regrets ? Oui.

N'ayant appris que bien plus tard ce qui s'était passé, j'avais laissé l'éditeur se débattre avec la promotion de ses livres, audio et papier. Je regrette de ne pas avoir écrit cet article à l'époque sur mon site de traducteur. J'aurais dû communiquer, m'investir davantage dans les retombées de cette traduction sur laquelle j'avais sué sang et eau et poison durant des mois. À l'époque, j'avais vécu comme une épreuve, au-delà du simple effort littéraire, de me plonger dans les méandres scabreux de cet esprit torturé, égocentrique, d'une noirceur abyssale.

Traduire les lettres de 1929, c'était comme d'écrire avec la plume de Dolores Ombrage, dans Harry Potter, cette plume noire qui n'a pas besoin d'encre, puisqu'elle siphonne le sang de celui qui la tient.

Aujourd'hui, à défaut de ressusciter un projet éditorial défunt, je peux au moins, à travers cet article, rendre hommage à une auteure géniale, vilipendée injustement sur Amazon par des lecteurs qui n'ont pas compris ses livres.

Car le talent est au rendez-vous dans cette excellente saga de Mary Gentle. Même si ce n'est qu'une traduction (la version anglaise est bien mieux notée que sa sœur francophone). Au prix où sont payés les traducteurs aujourd'hui et avec les délais impossibles qu'on leur accorde pour rendre une traduction avant une date butoir, il ne faut pas s'attendre à des chefs-d'œuvre. Sans parler des contrats où le traducteur est aussi correcteur et relecteur, tout ça pour le même prix. Une bonne traduction nécessite deux traducteurs, l'un jouant le rôle de correcteur. Indépendamment de la compétence, il y a un problème de coût et d'investissement. Les petites maisons d'édition ne peuvent se permettre de payer un tandem. Les grandes, dans bien des cas, ne s'en donnent plus la peine, rabiotant sur les dépenses pour faire face à la crise chronique.

Pour en revenir au Livre de Cendres de Mary Gentle, j'ai prêté le premier tome La guerrière oubliée à un ami. Un étudiant en deuxième année de faculté. Quelqu'un de très intelligent, brillant, mais dont le niveau littéraire correspond à la moyenne des étudiants d'aujourd'hui, passant plus de temps les yeux rivés sur son smartphone ou l'interface d'un jeu vidéo que les pages d'un livre.

Dès le début, il m'a dit qu'il aimait bien l'histoire, mais qu'il avait du mal à suivre l'intrigue, car il y avait trop de termes qu'il ne comprenait pas.

Sa plainte était légitime. Une histoire est composée de phrases. Les phrases sont constituées de mots. Si on ne comprend pas les mots, on a du mal à comprendre les phrases, et l'histoire devient confuse. Bien sûr, on peut faire ce que font une majorité de lecteurs, imaginer un sens plus ou moins brumeux, approchant, en se basant sur le contexte, mais ça ne marche pas très bien. Au bout d'un moment, à force de combler les trous avec des devinettes, des contresens, des presque-sens voire des non-sens, le fil du récit fait des nœuds dans la tête, on bâille, l'ennui s'installe, le désintérêt, puis le dégoût.

Dans un souci de rendre son récit authentique, vrai, riche, pour mieux nous plonger dans un univers médiéval réel, l'auteure du Livre de Cendres a fait un choix aussi intéressant que périlleux. Elle a utilisé une nomenclature de termes d'époque pour décrire les armes, pièces d'armures, équipements, vêtements, etc.

Le lecteur qui connaît ces mots se retrouve plongé en plein XVe siècle. Il sent l'odeur des chevaux qui piaffent sous les feuillages d'une futaie [groupe d'arbres à hauts fûts, troncs], il entend le cliquetis des "harnois" [équipements], il voit le soleil se refléter sur l'espalière [pièce protégeant l'épaule] d'un soudard [mercenaire], tandis que la rouille sur sa brigandine [cotte de mailles] indique que l'écuyer ne l'a pas suffisamment frottée avec du sable.

Le lecteur qui comprend les termes qu'il lit, quand on lui parle d'un "soudard", il ne se demande pas ce que cet ouvrier métallurgiste fait sur un champ de bataille. S'il lit "bassinet", il ne s'imagine pas que ce mercenaire porte une cuvette sur la tête, mais bien plutôt un casque à visière.

Quant au lecteur qui ne connaît pas la centaine de mots qui rendent ce récit moyennâgeux à la fois pittoresque, authentique, riche de sensations et d'émotions, et si intelligent, il ne lui reste plus qu'à se tourner vers les dictionnaires et encyclopédies adéquats, ou alors une connexion internet. Sans parler de la patience méticuleuse dont il devra faire preuve, en s'arrêtant régulièrement dans sa lecture, pour mettre du sens tout au long de l'intrigue, comme des passerelles et des ponts qu'il jetterait par-dessus des obstacles : douves, fossés et palissades linguistiques.

Dans un premier temps, j'ai envoyé à cet ami des diagrammes et schémas des armes, vêtements et armures de l'époque. Au début, il a fait l'effort d'enrichir son vocabulaire, puis il a déclaré forfait au bout de 70 pages. Un bel effort, après s'être démené avec les dictionnaires et ressources lexicales diverses.

Et je ne parle que du décor : armures, vêtements, objets, etc. Parce que pour corser la difficulté, la trame du récit s'appuie sur des principes de physique quantique, arrivant à faire prendre au lecteur des vessies miraculeuses pour des lanternes scientifiques, avec une intelligence et une subtilité hors pair. Je parle d'un lecteur qui comprend parfaitement les mots imprimés sur les pages. Pas celui qui engloutit une bouillie sémantique indigeste avec une pelle à béton, et se demande pourquoi ça l'étouffe.

Le lecteur pour qui la physique quantique, c'est du charabia, et les termes décrivant la tenue vestimentaire et guerrrière des soldats du Moyen Âge, un gallimatias historique confus et sans intérêt, celui-là pourra défouler son ennui et sa frustration à grands coups de tomates, pardon, d'étoiles, sur les pages d'Amazon ou d'ailleurs. À moins qu'à l'instar des héros de roman, il ne fasse preuve de courage, et n'utilise ce merveilleux outil que nos ancêtres illettrés du Moyen Âge n'avaient pas la chance de posséder, Internet, afin d'enrichir son vocabulaire et sa culture.

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